Le jeu de la mourre et du désir

Publié le par laurent

Le jeu de la mourre et du désir
Match point
De Woody Allen







!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!        ATTENTION : Cet article dévoile l'intrigue du film !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!


 
     La scène se déroule dans un moderne et luxueux appartement dont les immenses baies vitrées surplombent la Tamise en laissant pénétrer une lumière d’automne. Chloé et Chris prennent leur breakfast en tête-à-tête. Ce sont de jeunes mariés : elle est issue d’une richissime famille londonienne, lui est un ancien joueur de tennis, américain, issu d’un milieu très modeste. Elle a trouvé en lui à la fois le futur père de ses enfants et un gendre idéal à offrir à son père ; Lui a trouvé en elle l’accès à la promotion sociale qu’il espérait et la fortune de son père. Leur mariage pourrait donc être parfait : chacun venant apporter à l’autre ce qu’il attend, ce qui lui manque...
Pourtant, dans cette scène, c’est un tout autre tableau que nous dépeint magistralement W. Allen : celui de l’ennui. Ils sont là tous les deux, au milieu de leur richesse et de leur mascarade amoureuse, ils n’ont rien à se dire. Le lourd silence n’est ponctué que des bruits de déglutitions, jusqu’à ce qu’elle lui commente les actualités : il y a eu un tremblement de terre en Chine, et c’est... horrible. Il acquiesce alors et le silence revient envelopper ce mortel ennui...

L’ennui et le désir
L’ennui dans un couple, ce serait ce qui advient lorsque plus rien ne manque, c’est à dire lorsqu’il y a un renoncement au désir. Que le désir procède d’un manque, Socrate le démontre à Agathon lors du Banquet : on désire ce dont on est dépourvu . Ainsi, comme dans les jeux du solitaire ou bien du taquin dans lesquels, pour que les pièces puissent être déplacées, il doit nécessairement en manquer une, le désir lui aussi ne advenir que d’un manque. Le désir est donc ce mouvement  vers un objet manquant, une place vide. Ce qui est visé par le désir est ainsi cet objet absent, cette vacuité, c’est à dire cela même qui le cause.
Si cette place vient à être occupée, plus aucun mouvement n’est alors possible. Chloé a donné à Chris ce qu’il attendait d’elle : une place sous le  soleil glacial de la bourgeoisie londonienne.  Par contre, lui ne lui a toujours pas donné ce qu’elle attend : un enfant. C’est que son désir à lui se situe ailleurs. En fait, chacun d’eux cultive son propre champ du désir : Si l’objet de son désir à elle est cet enfant – qui  tarde d’ailleurs à venir malgré la planification de leur relations sexuelles sur sa courbe de température, l’objet de son désir à lui est une autre femme : Nola.

L’épouse ou la maîtresse
Chris a désiré Nola dès qu’il l’a rencontrée ; Elle avait pour lui le statut de «cet obscur objet du désir » , se dérobant dès qu’il pensait l’attraper. Conformément à la «condition du tiers lésé » comme condition déterminant l’amour chez certains hommes , elle était alors la petite amie du frère de Chloé. Mais un jour elle a disparu. C’est alors qu’il s’est marié avec Chloé, qu’ils ont aménagé dans cet appartement et qu’elle a exigé de lui une grossesse rapide. C’est un peu plus tard que, par hasard, il a retrouvé Nola et que leur relation a repris.
Alors que Chloé ne parvient toujours pas à être enceinte, Chris s’absente tous les jours de son bureau pour rejoindre Nola dans son modeste studio. Sa vie amoureuse est alors ainsi clivée entre une épouse qui lui donne ce qu’elle a, qui le couvre de sa richesse en attendant qu’il lui donne un enfant, et une maîtresse qui se propose à de sulfureuses rencontres. Pourtant un jour c’est Nola qui tombera enceinte. Elle lui demandera alors de tout avouer à Chloé et de la quitter. Il lui promettra de le faire, mais la procrastination prenant le dessus, il ne parviendra jamais à se décider. Nola n‘en pouvant plus d’attendre, le menacera alors d’aller parler elle-même à Chloé.
Le cadre est ainsi posé : un mari, jusque là confortablement installé entre une tendre épouse et une sensuelle maîtresse, est mis en demeure par celle-ci d’avouer à celle-là leur liaison. Bien que cette situation et son dénouement résonnent avec deux autres de ses opus - Crimes et délits en 1989 et sa dernière pièce de théâtre Riverside drive  en 2003, la résolution sera ici atypique dans l’œuvre de W. Allen.


Sur le plus général des clivages de la vie amoureuse : Amour et désir
C’est à partir de la clinique de l’impuissance que Freud a démontré les deux courants de la vie amoureuse : la tendresse et la sensualité.  La vie amoureuse de certains hommes est ainsi clivée que «là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » . Ces deux tendances se développent comme le percement d’un tunnel  en partant des deux cotés : ainsi, dans une vie amoureuse harmonieuse, il y aura eu une conjonction de ces deux tendances. Mais, comme souvent en psychopathologie –et Freud ici nous y invite, nous devons considérer cette harmonie comme une construction heuristique en tant qu’elle ne se retrouve jamais à l’état pur dans la clinique. Ainsi, toute vie amoureuse procède de la cohabitation de ces deux tendances : l’amour et le désir. Notons au passage ce qui est ici un exemple des fondements de la découverte freudienne : c’est la pathologie qui nous a enseignés sur un caractère général de la vie de l’homme.
Selon Aristophane, dans son mythe tel qu’il le rapporte dans le Banquet, ce qui pousse deux êtres l’un vers l’autre c’est le désir de se recoller ensemble, de refaire un, comme c’était le cas avant que les Dieux en colère ne les découpent en deux. Il en va ainsi de tout amoureux : si Hèphaïstos, le dieu de la forge, leur proposait de les fondre ensemble afin de ne plus faire qu’un, ils diraient qu’en effet ils n’attendent que cela. 
Si le désir a donc pour origine le  manque (la castration), l’amour comme montage imaginaire vise justement à annuler ce manque. C’est en ce sens que l’amour va souvent flirter avec la folie : il est une tentative d’évitement de la castration, voire une tentative de forclusion . Fort heureusement, dans la plupart des cas, il n’y parvient pas : l’amour ne vient jamais tout combler, il laisse toujours des terres en jachère, un espace au manque.
Mais c’est aussi dans ce discours d’Aristophane que l’on apprend que les amoureux, une fois qu’ils ont retrouvé leur moitié, restent accolés, embrassés l’un à l’autre et ne se soucient plus de se nourrir... Ainsi, leur réunion, leur amour les mène à une mort certaine par inanition .  Et comme ces êtres primitifs n’avaient jusque là pas besoin de se reproduire (ils étaient immortels), Zeus, leur permit de copuler, de se reproduire afin que l’humanité ne disparaisse pas.  C’est donc l’introduction de la possibilité de relations sexuelles qui a sauvé l’humanité d’une mort certaine par excès d’amour. C’est le sexuel qui est venu contrer ce qui de la pulsion de mort est à l’œuvre dans l’amour. C’est cette dimension du sexuel qui permet de laisser un champ libre dans lequel pourra se déployer la dialectique du désir. C’est ce qui permet à l’amour de ne pas être toujours fou.
Là où le désir procède de la castration, l’amour lui procède d’un savoir, d’un savoir sur le désir : la rencontre amoureuse est la rencontre de deux savoirs inconscients. Cette rencontre procède d’un hasard, d’une contingence, qui relève d’une même logique que le jeu de la mourre. Ce jeu antique est un jeu de doigts, ancêtre de la version enfantine simplifiée qu’est  «caillou – feuille – ciseaux». Dans ce jeu rien ne permet de deviner ce que l’autre va faire, et pourtant il y aura nécessairement un gagnant, c’est à dire qu’un des deux joueurs aura, à son insu, « deviné » le savoir de l’autre. Ainsi, on aime  celui à qui on suppose un savoir – sur son désir, sur son manque; Les amoureux ne se disent-ils pas qu’ils n’ont pas besoin de mots pour se comprendre ?
L’amour et le désir seraient donc comme les deux jambes de la vie amoureuse, leur dialectique étant inventée à chaque fois par chacun. Jusqu’à ce que Nola lui impose un choix, Chris se satisfaisait tout à fait de ce qu’il en avait aménagé. Mais devant cet impératif qu’elle pose, il doit  improviser une autre solution.


Une résolution  tragique
Avec Match point, W. Allen nous étonne en rompant sur plusieurs plans avec une certaine spécificité  : d’une part il quitte New York pour Londres et d’autre part, il délaisse le jazz pour des airs d’opéras. Mais le personnage même de Chris est atypique... Pour se libérer de ce choix imposé par Nola, Chris utilise une solution qui, bien que proche de celle utilisée par les deux personnages des pièces citées plus haut, est radicalement différente. Cette spécificité réside en ceci que dans Riverside drive et Crimes et délits, Allen faisait intervenir la figure du double (respectivement un clochard psychopathe et un frère truand) pour mettre un terme à la procrastination, pour faire la coupure dans les doutes et obsessions du sujet. Or ici, bien que la figure du double intervienne aussi en la personne d’un ancien ami qui ne lui apportera qu’une reformulation des termes de son conflit, Chris prendra seul le chemin vers la résolution, et à partir de là, il n’hésitera plus.
La solution inventée par Chris lui permettra-t-elle de se réaménager une construction  satisfaisante ? Ce sera à la condition que pour lui désormais un unique objet puisse incarner à la fois un objet d’amour et de désir... Si ce n’est pas le cas, il lui restera toujours cette solution consistant à  «jeter un pont fantasmatique sur l’abîme qui sépare les deux courants de la vie amoureuse» .

Pour le moment, sa solution lui a permis d’une part de ne plus être clivé entre deux femmes, et d’autre part de mettre Chloé enceinte. Pour la suite,  peut-être sera-t-il trop envahi par la culpabilité, tel un Raskolnikov dans Crime et Châtiment –auquel il est fait allusion au début du film, pour pouvoir vivre paisiblement. La dernière image du film laisse dans tous les cas la question ouverte : Chris, tournant le dos à sa famille, regarde par la fenêtre, froid et pensif tandis que «Une  larme furtive», le chant extrait de l’opéra «L’élixir d’amour» envahit l’écran.

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enfant-phare 29/06/2006 00:18

Argh! me suis trompée de lieu pour poser mon commentaire. Humm. C'est ici.. Que d'impairs ! Merci d'effacer tout ça.

0-1 06/06/2006 02:17

Merci Marie pour cet extrait... 

Marie B. 01/06/2006 09:28

Laurent: l'amour et le désir, un autre qui s'est cassé la tête...

« Qu’est-ce que l’amour ? La tradition philosophique propose essentiellement deux réponses à cette question. Je passe rapidement sur la première, car elle me paraît la moins éclairante, mais il faut la mentionner parce qu’elle est partiellement vraie et historiquement importante. C’est la réponse de Platon, dans Le Banquet. L’amour est désir, explique Socrate, et le désir est manque : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. » J’ajouterais volontiers : et voilà pourquoi il n’y a pas d’amour heureux. Si l’amour est manque, et dans la mesure où il est manque, nous n’avons guère le choix qu’entre deux positions amoureuses, ou deux positions quant à l’amour. Soit nous aimons celui ou celle que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque : c’est ce qu’on appelle un chagrin d’amour. Soit nous avons celui ou celle qui ne nous manque plus, puisque nous l’avons, que nous n’aimons donc plus, puisque l’amour est manque, et c’est ce qu’on appelle un couple. Si bien que la seule réfutation vraie du platonisme, ce sont les couples heureux. C’est pour ça que Platon est un si grand philosophe, la plupart des couples lui donnent raison. Mais il suffit, en bonne logique, d’un seul contre-exemple pour lui donner tort dans sa prétention à l’universel. Or les couples heureux, malgré tout, cela existe aussi…
    Il faut donc une autre définition, pour rendre compte des couples heureux, ou, pour dire la chose de façon plus réaliste, pour rendre du compte du fait que des couples, parfois, sont heureux. Cette deuxième définition, c’est celle que donne Aristote. Dans une phrase pure comme l’aube, Aristote écrit : « Aimer, c’est se réjouir », idée que reprendra Spinoza, quelque vingt siècles plus tard, en disant – et c’est la définition de l’amour que je préfère : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ». Autrement dit, aimer c’est se réjouir de.
    Si quelqu’un vous dit : « Je suis joyeux à l’idée que tu existes », vous prendrez cela pour une déclaration d’amour, et vous aurez évidemment raison. Vous aurez aussi beaucoup de chance, parce que c’est une déclaration spinoziste d’amour, ça n’arrive pas tous les jours, beaucoup de gens sont morts sans avoir entendu ça ; et puis, surtout, c’est une déclaration d’amour qui ne vous demande rien. Et ça, c’est tout à fait exceptionnel. Profitez-en bien ! Parce que si quelqu’un vous dit : « Je t’aime », mais s’avère être platonicien, son « je t’aime » signifie en vérité « Tu me manques, je te veux ». Donc il demande tout, puisqu’il vous demande vous-même. Alors que si quelqu’un vous dit : « Je t’aime » en un sens spinoziste, cela veut dire : « Tu es la cause de ma joie, je me réjouis à l’idée que tu existes ». Il ne demande rien puisque votre existence suffit à le convaincre et à le satisfaire.
    Pour Spinoza, l’amour n’est pas manque. Pour lui comme pour Platon l’amour est désir ; mais si pour Platon le désir est manque, pour Spinoza le désir est puissance (par exemple au sens où l’on parle de la puissance sexuelle, mais pas seulement) : puissance de jouir et jouissance en puissance. L’amour est désir, oui, dirait Spinoza, mais non pas manque : l’amour est puissance et joie.
    Qu’est-ce qui indique que Spinoza a raison contre Platon ? D’abord qu’il existe malgré tout, parfois, des couples heureux, qui s’aiment d’autant plus, pourrait-on dire, qu’ils se manquent moins.
    Ensuite qu’il n’est pas besoin de manquer de nourriture, ni même d’avoir faim, pour aimer manger : il suffit de manger de bon appétit, comme on dit, et d’aimer ce qu’on mange. La faim est un manque et une faiblesse ; l’appétit, une puissance et une joie.
    Aussi qu’il n’est pas besoin d’être frustré pour aimer faire l’amour, et même qu’on le fait d’autant mieux qu’on n’est pas frustré ou « en manque ».
    Enfin qu’il n’est pas besoin de manquer de ses amis pour les aimer : la passion donne raison à Platon, presque toujours ; l’amitié, à Aristote et Spinoza, presque toujours. Or toute passion qui dure se transforme en amitié ou devient mortifère. La passion est du côté de la mort, montre Denis de Rougemont. L’amitié, du côté de la vie. Tant pis pour Platon. Tant mieux pour nous. On peut aimer ce qui manque, et souffrir. On peut aussi aimer ce qui ne nous manque pas, c’est-à-dire jouir ou se réjouir de ce qui est.
    Je dis « Jouir ou se réjouir », parce que le mot amour – que je prends depuis le début, parce que c’est notre sujet, dans son sens intersubjectif : l’amour d’un individu pour un autre, et spécialement d’un homme pour une femme, d’une femme pour un homme – vaut également pour des objets. On peut aimer un bon vin. On peut aimer un mets, on peut aimer une musique, etc. Aimer, ce n’est pas seulement se réjouir, comme disait Aristote ; aimer c’est jouir ou se réjouir, pouvoir jouir ou pouvoir se réjouir. Puissance de jouir et de se réjouir : jouissance et réjouissance en puissance. Celui qui ne sait pas aimer ce qu’il mange, ce n’est pas celui qui manque de nourriture, c’est celui qui manque d’appétit. Il a perdu la puissance de jouir de ce qu’il mange, il n’aime pas manger. Si bien que cet amour qui est puissance de jouir et jouissance en puissance, c’est ce que l’on pourrait appeler, pour être plus clair, l’appétit ou le désir. Et si l’on veut garder un terme propre pour désigner l’amour en tant qu’il se distingue du désir, on va alors dire que l’amour est puissance de se réjouir et joie en puissance. Se réjouir de l’existence de l’autre, ce n’est pas la même chose que jouir de son corps. Dans les deux cas, il y a puissance. Il y a des gens qui n’ont pas la puissance de jouir du corps de l’autre, c’est ce qu’on appelle l’impuissance ou la frigidité ; et il y a des gens qui sont incapables de se réjouir de l’existence de l’autre, ce que Freud appelait la perte de la capacité d’aimer. Les deux troubles peuvent aller de pair (par exemple dans la dépression), mais peuvent aussi exister séparément. Certains peuvent jouir qui ne peuvent pas se réjouir ; d’autres peuvent se réjouir qui ne peuvent pas jouir. Cela confirme que le désir et l’amour sont deux choses différentes, quoique liées, ou deux aspects différents d’une même chose, qui est la pulsion de vie. Fort heureusemment, que ces deux puissances soient différentes, cela n’empêche pas qu’elles puissent exister ensemble et souvent de façon simultanée… Si l’amour rendait toujours impuissant ou frigide, quelle tristesse ! Mais cela n’est pas : on peut jouir et se réjouir à la fois, et au fond ce sont les plus beaux moments que nous connaissons… Heureux les amants pour qui la chair n’est pas triste ! »

André Comte-Sponville, in Qu’est-ce que l’amour ?

francois 13/05/2006 18:43

... elle est vraiment très belle hein...

0-1 08/04/2006 20:26

Je ne l'ai jamais lu ni même vu .... Faudra que j'aille voir de plus près.