L'empire des coachs

Publié le par laurent



« Il faudrait en France un coach pour 50 habitants ! » s'exclamait il y a quelques années le premier formateur de coachs français. En réalité, cet appel était une prophétie : le coaching s'étend aujourd'hui à tous les domaines de la vie quotidienne. On le rencontre jusque dans les établissements de santé, où il explique comment bien se comporter pour mieux se porter. Avec ses recettes psychologiques et son jargon managérial, il touche jusqu'au plus intime de nous-mêmes. Nouvelle forme de contrôle social, le coaching nous apprend à intérioriser les impératifs de performance et de compétitivité ; il nous exhorte à augmenter notre rentabilité comportementale. Dans ce miroir grossissant de la crise du lien social, nous ne serions rien de plus que des micro-entreprises à gérer, des stocks d'énergie humaine à exploiter...
Il est urgent de mettre un coup d'arrêt à l'emprise insidieuse de ces « managers de l'âme » dont les pratiques, sous prétexte d'épanouissement personnel, visent avant tout à normaliser les sujets et à anéantir toute capacité d'esprit critique.


 

L'empire des coachs, une nouvelle forme de contrôle social

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Journal l'Humanité
Rubrique Tribune libre
Article paru dans l'édition du 22 décembre 2006.

Idées
Les miracles du coaching

• L’EMPIRE DES COACHS. UNE NOUVELLE FORME DE CONTRÔLE SOCIAL, PAR ROLAND GORI ET PIERRE LE COZ, ÉDITIONS ALBIN-MICHEL, 2006, 200 PAGES, 15 EUROS.

Appel à « un sursaut d’orgueil collectif », ce petit livre vif, plein d’ironie, écrit dans un langage clair, accessible, décortique le phénomène en vogue du coaching et aspire ce faisant à susciter « un vrai débat de société sur le sujet ». Interrogeant le développement exponentiel de la pratique du coaching dans notre société, Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, et Pierre Le Coz, philosophe et membre du Comité consultatif national d’éthique, montrent comment la rhétorique qui sous-tend le coaching entre en totale consonance avec l’idéologie ultralibérale de notre temps. Originaire du monde sportif où il a aujourd’hui totalement ringardisé l’entraîneur de jadis, sentant par trop la discipline et l’insensibilité militaires, le coach a très vite infiltré le monde de l’entreprise : « muni d’une seringue psychothérapeutique », il pare à toutes les faiblesses de l’individu qui pourraient entraver le bon développement économique de l’entreprise. Les pages consacrées au coaching en entreprise ne manquent pas d’évoquer les propos de Michel Foucault sur les discours d’experts, ces discours qui font rire (et comment ne pas rire quand il est question du « besoin de sécurité ontologique » du dirigeant d’entreprise ?) mais qui font cependant autorité. Mais l’on rit de plus en plus jaune quand on voit comment ce discours fait désormais autorité aussi, tant côté patients que côté soignants, dans le monde de l’hôpital converti aujourd’hui en entreprise de soins. Il n’est pas jusqu’aux malades en fin de vie qui ne soient désormais accompagnés par des professionnels, dûment rétribués (le coaching ne fait pas dans la philanthropie), là où jadis ce rôle était dévolu aux proches : s’agirait-il d’encourager leur « compliance » à la mort, tout comme le « coaching santé » encourage celle des diabétiques et autres insuffisants respiratoires à leur traitement ? À l’interface de la culture sportive du moi et de la médicalisation de l’existence, le coaching, mirage psychologique, n’est ni plus ni moins que la suite des procédures de contrôle social, de quadrillage des populations apparues au XIXe siècle avec le développement de l’hygiène publique et le souci sanitaire. Les auteurs de ce livre préconisent un rejet pur et simple de « cette soupe sportive remixée à la sauce managériale », nous les suivons sans réserve !

Sophie Aouillé, Psychanalyste

Publié dans Psychanalyse

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