Freud donne à Zweig sa lecture de "24h de la vie d'une femme"

Publié le par laurent

Lettre de Freud à Zweig

 

Semmering - Berggasse 19 - Vienne IXe - 4 sept. 1926

Cher Monsieur,

 

      Je souhaiterais presque ne jamais avoir connu personnellement le Dr. St. Zweig et qu’il ne se fût jamais comporté d’une manière si aimable et avec tant d’égards envers moi. Car j’éprouve quelque inquiétude aujourd’hui en me demandant si mon jugement n’est pas influencé par une sympathie personnelle. Si le même recueil de nouvelles, mais d’un auteur inconnu de moi, me tombait entre les mains, je n’hésiterais pas, à coup sûr, à dire que j’ai rencontré un artiste et une création de premier ordre.

 

Mais je crois véritablement que ces trois nouvelles – soyons plus sévères : que deux d’entre elles – sont des chefs-d’œuvres Je connaissais déjà la première (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme) et à l’époque, j’avais critiqué un quelconque détail que je ne suis pas parvenu à retrouver cette fois-ci. Elle avait tout particulièrement éveillé mon intérêt parce qu’elle acceptait une interprétation analytique, la réclamait même, et parce que j’avais pu me persuader, vous connaissant, que vous ne saviez rien de ce sens secret tout en l’exprimant sous une forme extérieure parfaite. Vous n’allez probablement pas admettre une telle interprétation, elle vous sera peut-être même intolérable, mais je ne peux pas l’écarter et elle m’est apparue cette fois-ci entièrement confirmée. L’analyse nous fait supposer que la grande richesse, apparemment inépuisable, de situations et de problèmes traités par le poète est réductible à un petit nombre de « motifs originels » qui, dans la plupart des cas, trouvent leur source dans les expériences refoulées de la vie psychique de l’enfant, de sorte que ces œuvres correspondent à des rééditions déguisées, embellies et sublimées des fantaisies enfantines. Ceci peut être très facilement montré pour la première nouvelle. Que l’on désigne clairement le noyau inconscient, et cela paraîtra répugnant. Le motif est celui de la mère qui initie son fils aux rapports sexuels en s’offrant pour le sauver des dangers de l’onanisme, lesquels paraissent à l’enfant démesurés et mettant sa vie en péril. Certaines personnes se souviennent consciemment d’avoir eu un fantasme de cet ordre pendant la puberté ! Il ne fait jamais défaut à l’inconscient. Il sert aussi de base à tous les poèmes de la libération, par exemple aux opéras de Wagner. Pour l’élaboration poétique, l’onanisme est absolument inutilisable et doit être remplacé par quelque chose d’autre ; dans votre nouvelle, le jeu est le bon substitut (un des protagonistes est un passionné maladif de la roulette, il succombera à sa passion). Le caractère contraignant, irrésistible, les rechutes en dépit des meilleures intentions, le danger mortel sont directement empruntés au modèle archaïque ; le premier nom que l’onanisme avait trouvé dans la chambre d’enfant était celui de « jeu » - un jeu dangereux, disait-on à l’enfant, soit on devient fou, soit on doit mourir - , et la mise en valeur des mains et de leur activité, à laquelle vous avez procédé avec une si inquiétante maîtrise, est vraiment trop révélatrice (le même personnage, jeune-homme âgé de vingt ans, a un jeu de mains extraordinaire, révélateur de sa personnalité la plus intime, que remarque l’autre protagoniste de la nouvelle, celle qui raconte, femme âgée de quarante-deux ans à l’époque des faits rapportés, elle se donnera à lui pour le sauver de la passion du jeu, en vain !). Lors de la masturbation, les mains remplissent justement leur fonction génitale. Dans votre nouvelle, il est si clairement indiqué que le jeune joueur tient le rôle du fils qu’il est difficile de croire que vous n’avez pas suivi une intention consciente. Mais je sais que ce n’était pas le cas et que vous avez fait travailler votre inconscient. Ainsi, par exemple, le jeune Polonais (le jeune-homme dont il est question plus haut) a vingt-quatre ans, le même âge que le fils aîné de la femme de quarante-deux ans (voir plus haut) qui s’était mariée à dix-sept.

 

Si, dans l’introduction de la nouvelle, vous soutenez la thèse que chaque femme est exposée à des impulsions imprévisibles, il s’agit là justement d’une façade dont le moindre rôle n’est pas celui de nier l’inconscient. Le contenu de la nouvelle montre en revanche que ces impulsions sont tout à fait déterminables. La veuve (la femme de quarante-deux ans, qui en a plus de soixante quand elle fait son récit), tenue à la fidélité, s’est employée à se protéger contre les tentations venant d’autres hommes. Elle ne sait pas qu’en tant que mère, elle a aussi une fixation libidinale sur son fils, susceptible d’être activée, et le destin peut la surprendre par là. Cela est décrit de façon absolument correcte dans la nouvelle, mais ce que je dis est analytique et ne tente aucunement de rendre justice à la beauté littéraire.

 

 

Sigmund Freud - Stefan Zweig, Correspondance, rivage poche Petite bibliothèque, pp. 46-51)

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bitter-sweet 08/10/2005 17:56

Bonjour, j'aime beaucoup stefen zweig et particulièrement son caractère entier. Je suis bouleversée par la fin tragique de cet homme, mort pour ses idées.
Je dois aller voir "la pitié dangereuse" au théatre très bientôt, venez lire l'article que je mettrais sur mon blog à cette occasion.