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L'amour et la psychanalyse

Mercredi 21 septembre 2005

Jacopo del ZUCCHI (1590), Psiche surprende Amore, Rome, Galerie Borghèse

 

Psyché et le complexe de castration

 

           

        C’est le titre que J.-A. Miller a donné à la seizième séance du séminaire VIII[1]. Lacan introduit en effet cette leçon par le récit, lors de sa visite à la galerie Borghèse à Rome, de sa découverte du tableau de Zucchi intitulé « Psiche surprende Amore ». Ce tableau représente la scène de Psyché portant une lampe au-dessus du lit où dort son amant Éros qu’elle peut enfin voir pour la première fois. Cette scène est une illustration du mythe d’Éros et Psyché tel que rapporté par Apulée dans les Métamorphoses[3].

 

 

  Avec ce récit en latin du IIème siècle, c’est la première trace écrite du mythe. Apulée l’intègre à une longue histoire en onze livres dans lequel il apparaît, avec d’autres, comme un récit dans le récit. L’Ane d’or est le récit, fait à la première personne, par un certain Lucius, un jeune homme curieux de tout, qui, s'étant frotté de trop près à la magie, se voit transformé en âne. Sous cette forme, il va connaître toute une série d'aventures. Le conte d'Amour et Psyché intervient dans ce roman quand  une vieille servante, dans la caverne des brigands, le narre à Charité, une jeune fille que ces mêmes brigands viennent d'enlever.

Pour reprendre rapidement le mythe, Psyché est une jeune fille tellement belle que les hommes s’intéressent moins à la déesse Vénus. Celle-ci envoie alors son fils Cupidon nuire à Psyché, mais il s’en éprend dés le premier regard. Il la cache alors dans sa demeure où elle est traitée en reine mais elle ne connaît pas l’identité de son amant. En effet, il lui a fait promettre de ne jamais chercher à voir son visage, car leur bonheur serait alors brisé. Ainsi, chaque nuit, Éros rejoint Psyché dans son lit et disparaît dès que le jour se lève. Mais une nuit Psyché, poussée par ses sœurs jalouses, enfreint la règle en découvrant le corps d’Éros à la lueur d’une lampe qu’elle tient au-dessus de lui. Éros est éveillé par une goutte d’huile brûlante qui tombe sur son épaule et le blesse.

 

           O lampe maladroite et téméraire ! ô trop indigne ministre des amours ! faut-il que par toi le dieu qui met partout le feu connaisse aussi la brûlure ![4] 

Il fuit alors de la chambre en lui disant qu’ils ne pourront plus être ensemble. Réfugié chez sa mère Vénus, elle le tiendra captif. Psyché quant à elle se donne pour but de le retrouver mais Vénus la fera fouetter et torturer par ses servantes avant de lui assigner quatre travaux impossibles. Elle échouera au dernier de ceux-ci, tombant alors dans un sommeil éternel. Jupiter interviendra et fera reconnaître leur union : le courroux de Vénus s'apaisera alors et la mortelle deviendra immortelle. Comme le souligne Lacan : « Psyché, favorisée par un extraordinaire amour, celui d’Éros lui-même, jouit d’un bonheur qui pourrait être parfait si ne lui venait pas la curiosité de voir de qui il s’agit »[5].

Dans le tableau de Zucchi que Lacan commente, il relève deux particularités. Premièrement, Psyché est représentée avec un cimeterre. Deuxièmement, un vase contenant des fleurs occupe le centre du tableau et voile le sexe d’Éros. Au sujet de l’arme que tient Psyché, Lacan avance qu’à sa connaissance, l’histoire de l’art n’en donne aucun autre témoignage et annonce à l’assemblée qu’il serait « reconnaissant à quelqu’un, incité par [ses] remarques, de [lui] apporter maintenant la preuve contraire. »[6] Nous avons trouvé un magnifique ouvrage[7] publié en 2002 contenant une recherche iconographique minutieuse du mythe d’Éros et de Psyché ( notamment une reproduction de l’intégralité de la fresque restaurée de Raphaël à la Villa Farnèse illustrant le mythe ). Nous avons alors pu découvrir d’autres représentations de cette scène dans lesquelles Psyché est armée. C’est le cas notamment du vitrail du château d’Ecouen daté de 1544, soit environ un demi-siècle avant le tableau de Zucchi. C’est aussi le cas du tableau de Vouet daté de 1629.

Mais pour quitter cette réponse apportée à Lacan, et revenir à ces deux particularités du tableau, le cimeterre que tient Psyché et le pot de fleur qui ne fait que pointer ce qu’il prétend cacher, Lacan nous montre bien en quoi le lien entre les deux pourrait paraître évident : « représenter la menace de la castration, appliquée dans la conjoncture amoureuse »[8]. Mais il nous indique de suite que ce serait faire fausse route. En effet, comme il le souligne, Psyché n’est pas une femme, elle représente l’âme. De ce fait, « la thématique de cette très jolie histoire de Psyché n’est pas celle du couple. ( … ) Ce n’est rien d’autre que les rapports de l’âme et du désir »[9]. Et ce rapport entre l’âme et le désir a pour point de pivot, avec ce tableau de Zucchi, la menace de la castration.

            Le complexe de castration, au stade génital, permet la division de la demande et du désir. En ce sens, le tableau de Zucchi montre en quoi le complexe de castration « recoupe ( sic ) ce que nous pouvons appeler le point de naissance de l’âme »[10]. En effet, Lacan souligne que, dans le mythe, Psyché ne commence à vivre qu’après avoir découvert Éros, c’est-à-dire à vivre en tant que sujet pathos, après que le désir qui l’a comblée se soit dérobé. Lacan présente le tableau comme incarnant le paradoxe du complexe de castration. Avant, la divergence était motivée par la discordance entre l’objet de la demande ( demande du sujet au stade oral et demande de l’Autre au stade anal ) et ce qui dans l’Autre est à la place du désir. Mais dans la phase génitale, la conjonction du désir doit trouver son identique dans le désir de l’Autre. Freud a souligné que le désir se présente tel quel, sans déplacement, au niveau du désir sexuel. Il s’agit alors de la fonction sexuelle elle-même.

Selon Jones, le complexe de castration  serait la crainte de voir disparaître le désir, c’est l’aphanisis. Mais Lacan insiste sur le fait que dans le complexe de castration, il ne s’agit pas de la crainte de l’aphanisis, mais qu’au contraire, il s’agit de s’y réfugier, c’est-à-dire « de mettre son désir dans sa poche »[11] : en ce sens, le phallus, symbole du désir est plus précieux que le désir lui-même. Et dans le tableau, le phallus d’Éros a déjà disparu avant même que Psyché ne le tranche. Il est signe d’une absence. Le pénis, pour être transformé en signifiant, est tranché. Le phallus comme signifiant supplée au point où dans l’Autre disparaît la signifiance. Le phallus est le signifiant du point où dans l’Autre le signifiant manque.

 

 

 



[1] LACAN Jacques (1960-61), Le séminaire livre VIII : Le transfert, op. cit., p. 265

[3] APULEE, L’âne d’or ou les Métamorphoses, IV, 28, 1 - VI, 24, 4

[4] Ibid., V, 23, 5 

[5] LACAN, Op. cit., p. 265 

[6] Ibid., p. 269

[7] S. Cavicchioli,  Eros et Psyché, Paris : Flammarion, 2002

[8] LACAN, Op. cit., p. 267 

[9] Ibid., p. 271 

[10] Ibid., p. 272 

[11] Ibid., p. 276 

[12] Ibid., p. 279 

[13] Ibid.

 

 

 

 Lien vers l'article sur l'adaptation de molière : PSYCHÉ - tragédie-ballet de Molière 1671

 

 

 

Par laurent
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Mardi 27 septembre 2005

Questions aux sciences humaines et à la psychanalyse: des philosophes à L.Lacan, en passant par S.Freud

Jean-Tristan Richard, Harmattan, 2000

Ce livre s'adresse à tous les êtres humains que l'amour interroge. Il pose d'emblée la question de sa disparition prochaine dans notre culture. D'un côté, littérature, cinéma ou chansons continuent à témoigner de l'omniprésence de l'amour ; de l'autre, les sciences analysent ses composantes biologiques, éthologiques et philosophiques. Quant à la psychanalyse, elle conduit à un paradoxe : elle montre que l'amour détermine un climat sécurisant d'une part, et qu'il obéit à une logique inconsciente, infantile et illusoire. Ainsi, la mode des nouvelles pathologies est interrogée, l'apport lacanien exposé et décortiqué à l'aune des textes freudiens.

(Editeur)

Par laurent
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Mercredi 5 octobre 2005

La grande question de la dialectique de l'amour et du désir est posée :

- "Si tu me désirais tant, pourquoi ne m'aimais-tu pas? Est-ce que les deux peuvent être séparés ?"

Woody allen nous propose sa solution :

"- Peut-il y avoir
de l'amour sans sexe?

-Je crois que les deux
sont différents.

-En quoi?
- Le sexe calme la tension... et l'amour la cause. Pensez-y un instant."

A Midsummer Nights Sex Comedy  - 1982   


Une autre! Une autre!

-"Confondez-vous amour et sexe?

-Non.Pour moi, l'amour va profond, le sexe seulement à quelques centimètres."


Bon, juste une petite et on y va
:

"- Le sexe sans amour est une expérience vide.
- Oui, mais parmi les expériences vides, c'est une des meilleures ! "


La dernière pour la route...

"-Est-il meilleur d'aimer ou d'être aimé ? Ni l'un ni l'autre si notre taux de cholestérol excède 5,35."


Aller, va ! Encore une?

- "Il n'y a qu'un amour qui dure: l'amour non partagé"
Shadows and Fog

 

 


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Jeudi 6 octobre 2005

Lettre de Freud à Zweig

 

Semmering - Berggasse 19 - Vienne IXe - 4 sept. 1926

Cher Monsieur,

 

      Je souhaiterais presque ne jamais avoir connu personnellement le Dr. St. Zweig et qu’il ne se fût jamais comporté d’une manière si aimable et avec tant d’égards envers moi. Car j’éprouve quelque inquiétude aujourd’hui en me demandant si mon jugement n’est pas influencé par une sympathie personnelle. Si le même recueil de nouvelles, mais d’un auteur inconnu de moi, me tombait entre les mains, je n’hésiterais pas, à coup sûr, à dire que j’ai rencontré un artiste et une création de premier ordre.

 

Mais je crois véritablement que ces trois nouvelles – soyons plus sévères : que deux d’entre elles – sont des chefs-d’œuvres Je connaissais déjà la première (Vingt-quatre heures de la vie d’une femme) et à l’époque, j’avais critiqué un quelconque détail que je ne suis pas parvenu à retrouver cette fois-ci. Elle avait tout particulièrement éveillé mon intérêt parce qu’elle acceptait une interprétation analytique, la réclamait même, et parce que j’avais pu me persuader, vous connaissant, que vous ne saviez rien de ce sens secret tout en l’exprimant sous une forme extérieure parfaite. Vous n’allez probablement pas admettre une telle interprétation, elle vous sera peut-être même intolérable, mais je ne peux pas l’écarter et elle m’est apparue cette fois-ci entièrement confirmée. L’analyse nous fait supposer que la grande richesse, apparemment inépuisable, de situations et de problèmes traités par le poète est réductible à un petit nombre de « motifs originels » qui, dans la plupart des cas, trouvent leur source dans les expériences refoulées de la vie psychique de l’enfant, de sorte que ces œuvres correspondent à des rééditions déguisées, embellies et sublimées des fantaisies enfantines. Ceci peut être très facilement montré pour la première nouvelle. Que l’on désigne clairement le noyau inconscient, et cela paraîtra répugnant. Le motif est celui de la mère qui initie son fils aux rapports sexuels en s’offrant pour le sauver des dangers de l’onanisme, lesquels paraissent à l’enfant démesurés et mettant sa vie en péril. Certaines personnes se souviennent consciemment d’avoir eu un fantasme de cet ordre pendant la puberté ! Il ne fait jamais défaut à l’inconscient. Il sert aussi de base à tous les poèmes de la libération, par exemple aux opéras de Wagner. Pour l’élaboration poétique, l’onanisme est absolument inutilisable et doit être remplacé par quelque chose d’autre ; dans votre nouvelle, le jeu est le bon substitut (un des protagonistes est un passionné maladif de la roulette, il succombera à sa passion). Le caractère contraignant, irrésistible, les rechutes en dépit des meilleures intentions, le danger mortel sont directement empruntés au modèle archaïque ; le premier nom que l’onanisme avait trouvé dans la chambre d’enfant était celui de « jeu » - un jeu dangereux, disait-on à l’enfant, soit on devient fou, soit on doit mourir - , et la mise en valeur des mains et de leur activité, à laquelle vous avez procédé avec une si inquiétante maîtrise, est vraiment trop révélatrice (le même personnage, jeune-homme âgé de vingt ans, a un jeu de mains extraordinaire, révélateur de sa personnalité la plus intime, que remarque l’autre protagoniste de la nouvelle, celle qui raconte, femme âgée de quarante-deux ans à l’époque des faits rapportés, elle se donnera à lui pour le sauver de la passion du jeu, en vain !). Lors de la masturbation, les mains remplissent justement leur fonction génitale. Dans votre nouvelle, il est si clairement indiqué que le jeune joueur tient le rôle du fils qu’il est difficile de croire que vous n’avez pas suivi une intention consciente. Mais je sais que ce n’était pas le cas et que vous avez fait travailler votre inconscient. Ainsi, par exemple, le jeune Polonais (le jeune-homme dont il est question plus haut) a vingt-quatre ans, le même âge que le fils aîné de la femme de quarante-deux ans (voir plus haut) qui s’était mariée à dix-sept.

 

Si, dans l’introduction de la nouvelle, vous soutenez la thèse que chaque femme est exposée à des impulsions imprévisibles, il s’agit là justement d’une façade dont le moindre rôle n’est pas celui de nier l’inconscient. Le contenu de la nouvelle montre en revanche que ces impulsions sont tout à fait déterminables. La veuve (la femme de quarante-deux ans, qui en a plus de soixante quand elle fait son récit), tenue à la fidélité, s’est employée à se protéger contre les tentations venant d’autres hommes. Elle ne sait pas qu’en tant que mère, elle a aussi une fixation libidinale sur son fils, susceptible d’être activée, et le destin peut la surprendre par là. Cela est décrit de façon absolument correcte dans la nouvelle, mais ce que je dis est analytique et ne tente aucunement de rendre justice à la beauté littéraire.

 

 

Sigmund Freud - Stefan Zweig, Correspondance, rivage poche Petite bibliothèque, pp. 46-51)

Par laurent
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Mardi 22 novembre 2005

Il est certain que je suis venu à la médecine parce que j’avais le soupçon que les relations entre homme et femme jouaient un rôle déterminant dans les symptômes des êtres humains. Cela m’a progressivement poussé vers ceux qui n’y ont pas réussi, puisqu’on peut certainement dire que la psychose est une sorte de faillite en ce qui concerne l’accomplissement de ce qui est appelé « amour ».

Lacan, 1975-11-24: Yale University, Kanzer Seminar


Par hommoinsun
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