Eros et Psyche

Publié le par laurent

Jacopo del ZUCCHI (1590), Psiche surprende Amore, Rome, Galerie Borghèse

 

Psyché et le complexe de castration

 

           

        C’est le titre que J.-A. Miller a donné à la seizième séance du séminaire VIII[1]. Lacan introduit en effet cette leçon par le récit, lors de sa visite à la galerie Borghèse à Rome, de sa découverte du tableau de Zucchi intitulé « Psiche surprende Amore ». Ce tableau représente la scène de Psyché portant une lampe au-dessus du lit où dort son amant Éros qu’elle peut enfin voir pour la première fois. Cette scène est une illustration du mythe d’Éros et Psyché tel que rapporté par Apulée dans les Métamorphoses[3].

 

 

  Avec ce récit en latin du IIème siècle, c’est la première trace écrite du mythe. Apulée l’intègre à une longue histoire en onze livres dans lequel il apparaît, avec d’autres, comme un récit dans le récit. L’Ane d’or est le récit, fait à la première personne, par un certain Lucius, un jeune homme curieux de tout, qui, s'étant frotté de trop près à la magie, se voit transformé en âne. Sous cette forme, il va connaître toute une série d'aventures. Le conte d'Amour et Psyché intervient dans ce roman quand  une vieille servante, dans la caverne des brigands, le narre à Charité, une jeune fille que ces mêmes brigands viennent d'enlever.

Pour reprendre rapidement le mythe, Psyché est une jeune fille tellement belle que les hommes s’intéressent moins à la déesse Vénus. Celle-ci envoie alors son fils Cupidon nuire à Psyché, mais il s’en éprend dés le premier regard. Il la cache alors dans sa demeure où elle est traitée en reine mais elle ne connaît pas l’identité de son amant. En effet, il lui a fait promettre de ne jamais chercher à voir son visage, car leur bonheur serait alors brisé. Ainsi, chaque nuit, Éros rejoint Psyché dans son lit et disparaît dès que le jour se lève. Mais une nuit Psyché, poussée par ses sœurs jalouses, enfreint la règle en découvrant le corps d’Éros à la lueur d’une lampe qu’elle tient au-dessus de lui. Éros est éveillé par une goutte d’huile brûlante qui tombe sur son épaule et le blesse.

 

           O lampe maladroite et téméraire ! ô trop indigne ministre des amours ! faut-il que par toi le dieu qui met partout le feu connaisse aussi la brûlure ![4] 

Il fuit alors de la chambre en lui disant qu’ils ne pourront plus être ensemble. Réfugié chez sa mère Vénus, elle le tiendra captif. Psyché quant à elle se donne pour but de le retrouver mais Vénus la fera fouetter et torturer par ses servantes avant de lui assigner quatre travaux impossibles. Elle échouera au dernier de ceux-ci, tombant alors dans un sommeil éternel. Jupiter interviendra et fera reconnaître leur union : le courroux de Vénus s'apaisera alors et la mortelle deviendra immortelle. Comme le souligne Lacan : « Psyché, favorisée par un extraordinaire amour, celui d’Éros lui-même, jouit d’un bonheur qui pourrait être parfait si ne lui venait pas la curiosité de voir de qui il s’agit »[5].

Dans le tableau de Zucchi que Lacan commente, il relève deux particularités. Premièrement, Psyché est représentée avec un cimeterre. Deuxièmement, un vase contenant des fleurs occupe le centre du tableau et voile le sexe d’Éros. Au sujet de l’arme que tient Psyché, Lacan avance qu’à sa connaissance, l’histoire de l’art n’en donne aucun autre témoignage et annonce à l’assemblée qu’il serait « reconnaissant à quelqu’un, incité par [ses] remarques, de [lui] apporter maintenant la preuve contraire. »[6] Nous avons trouvé un magnifique ouvrage[7] publié en 2002 contenant une recherche iconographique minutieuse du mythe d’Éros et de Psyché ( notamment une reproduction de l’intégralité de la fresque restaurée de Raphaël à la Villa Farnèse illustrant le mythe ). Nous avons alors pu découvrir d’autres représentations de cette scène dans lesquelles Psyché est armée. C’est le cas notamment du vitrail du château d’Ecouen daté de 1544, soit environ un demi-siècle avant le tableau de Zucchi. C’est aussi le cas du tableau de Vouet daté de 1629.

Mais pour quitter cette réponse apportée à Lacan, et revenir à ces deux particularités du tableau, le cimeterre que tient Psyché et le pot de fleur qui ne fait que pointer ce qu’il prétend cacher, Lacan nous montre bien en quoi le lien entre les deux pourrait paraître évident : « représenter la menace de la castration, appliquée dans la conjoncture amoureuse »[8]. Mais il nous indique de suite que ce serait faire fausse route. En effet, comme il le souligne, Psyché n’est pas une femme, elle représente l’âme. De ce fait, « la thématique de cette très jolie histoire de Psyché n’est pas celle du couple. ( … ) Ce n’est rien d’autre que les rapports de l’âme et du désir »[9]. Et ce rapport entre l’âme et le désir a pour point de pivot, avec ce tableau de Zucchi, la menace de la castration.

            Le complexe de castration, au stade génital, permet la division de la demande et du désir. En ce sens, le tableau de Zucchi montre en quoi le complexe de castration « recoupe ( sic ) ce que nous pouvons appeler le point de naissance de l’âme »[10]. En effet, Lacan souligne que, dans le mythe, Psyché ne commence à vivre qu’après avoir découvert Éros, c’est-à-dire à vivre en tant que sujet pathos, après que le désir qui l’a comblée se soit dérobé. Lacan présente le tableau comme incarnant le paradoxe du complexe de castration. Avant, la divergence était motivée par la discordance entre l’objet de la demande ( demande du sujet au stade oral et demande de l’Autre au stade anal ) et ce qui dans l’Autre est à la place du désir. Mais dans la phase génitale, la conjonction du désir doit trouver son identique dans le désir de l’Autre. Freud a souligné que le désir se présente tel quel, sans déplacement, au niveau du désir sexuel. Il s’agit alors de la fonction sexuelle elle-même.

Selon Jones, le complexe de castration  serait la crainte de voir disparaître le désir, c’est l’aphanisis. Mais Lacan insiste sur le fait que dans le complexe de castration, il ne s’agit pas de la crainte de l’aphanisis, mais qu’au contraire, il s’agit de s’y réfugier, c’est-à-dire « de mettre son désir dans sa poche »[11] : en ce sens, le phallus, symbole du désir est plus précieux que le désir lui-même. Et dans le tableau, le phallus d’Éros a déjà disparu avant même que Psyché ne le tranche. Il est signe d’une absence. Le pénis, pour être transformé en signifiant, est tranché. Le phallus comme signifiant supplée au point où dans l’Autre disparaît la signifiance. Le phallus est le signifiant du point où dans l’Autre le signifiant manque.

 

 

 



[1] LACAN Jacques (1960-61), Le séminaire livre VIII : Le transfert, op. cit., p. 265

[3] APULEE, L’âne d’or ou les Métamorphoses, IV, 28, 1 - VI, 24, 4

[4] Ibid., V, 23, 5 

[5] LACAN, Op. cit., p. 265 

[6] Ibid., p. 269

[7] S. Cavicchioli,  Eros et Psyché, Paris : Flammarion, 2002

[8] LACAN, Op. cit., p. 267 

[9] Ibid., p. 271 

[10] Ibid., p. 272 

[11] Ibid., p. 276 

[12] Ibid., p. 279 

[13] Ibid.

 

 

 

 Lien vers l'article sur l'adaptation de molière : PSYCHÉ - tragédie-ballet de Molière 1671

 

 

 

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